ARMÉE (typologie historique)


ARMÉE (typologie historique)
ARMÉE (typologie historique)

Le terme «armée» provient du bas latin armata . À l’origine, il signifie l’armement des navires, d’où le nom espagnol armada : flotte, armée de mer. Par analogie et dérogation, on a désigné, sous le vocable d’armée, l’armée de terre; la marine prenant le nom de flotte de guerre, de flotte de commerce, etc.

Au Moyen Âge, le terme ost remplace celui d’armée que l’on trouve cependant dans les textes de Froissart.

Dans son sens le plus général, le terme d’armée s’applique aux moyens d’un État, d’un peuple, d’une collectivité sociale, politique, religieuse ou économique, moyens comprenant des effectifs organisés, hiérarchisés, armés, équipés, administrés et militairement instruits; leur fin est d’imposer la volonté de l’autorité supérieure par la force, ou la menace de son exercice, soit à l’extérieur, soit à l’intérieur des territoires, mouvants ou fixes, de la collectivité considérée: ainsi l’armée romaine, l’armée des Cimbres et des Teutons, l’armée de la Compagnie des Indes, l’Armée rouge.

Dans un sens restrictif, le terme d’armée s’applique aussi à une fraction importante de l’ensemble des moyens militaires, destinée à la défense d’une frontière, d’une région, ou à l’exécution d’une mission stratégique sur un théâtre d’opération déterminé: l’armée française des Alpes, sous la Révolution, ou en 1939-1940. De telles armées sont actuellement dénommées forces d’intervention, ou armées de campagne.

De nos jours, on appelle plus exactement armée une grande unité terrestre, assumant une mission stratégique par la combinaison et la direction des manœuvres tactiques de grandes unités subordonnées, manœuvres opérées éventuellement à la suite du déclenchement de feux nucléaires et de l’exploitation de leurs effets, en liaison ou non, avec une grande unité aérienne adaptée, et, selon les circonstances, avec les forces navales.

1. Différents types d’armées

Les structures des armées et leur volume ont varié au cours des périodes historiques. Il est difficile de définir, avec exactitude, les différents types d’armées, les désignations ne recouvrant pas des caractères identiques selon les époques et la localisation géographique.

Ont été néanmoins distinguées:

– les armées nationales, les milices;

– les armées féodales;

– les armées permanentes;

– les armées de métier, les mercenaires.

Ces appellations ne s’excluent pas les unes des autres: les mercenaires sont gens de métier, mais une armée de métier peut être nationale par son recrutement; une certaine organisation des milices constitue parfois une armée semi-permanente (l’armée suisse au cours des deux guerres mondiales), alors que les armées féodales, par nature, ne sont pas permanentes, mais rassemblées, occasionnellement, pour de courtes périodes.

Armées nationales

Dans son sens le plus large, la notion d’armée nationale implique la notion de recrutement national des citoyens et, en même temps, de participation consciente de toute la population à l’égard de l’armée. Dans l’Occident européen, les armées des cités antiques sont ainsi des armées nationales, d’où sont exclus cependant les prolétaires, les membres des peuples soumis, les esclaves. Elles oscillent entre l’armée de métier permanente nationale (Sparte) et la milice nationale, quand l’armée disparaît pratiquement, le péril passé, chacun retournant à ses occupations. Le service militaire, pour la défense de la cité, est plus une obligation morale qu’une contrainte. Face au danger, les levées sont plus ou moins totales, selon la nature et l’étendue de la menace ou de l’expédition. Chez les peuples nomades, à la même époque, et au Moyen Âge, tout homme valide est guerrier; la société tribale, comme la cité antique à ses origines, se confond avec l’armée. Ce sont les Germains, en Europe; les Huns, les Arabes, en Asie. Ces peuples constituent ainsi des armées nationales qui se distinguent peu de la foule armée.

Le terme d’armée nationale est repris aux Temps modernes, quand le recrutement fait appel, de façon plus ou moins sélective et temporaire, aux citoyens de l’État ou aux sujets du Prince. L’armée prussienne de Frédéric-Guillaume Ier et de Frédéric II est déjà une armée nationale, comme l’est aussi l’armée française, avec un caractère moins affirmé, au cours de la guerre de la Succession d’Espagne, ou durant la guerre de Sept Ans.

Mais c’est la Révolution française qui instaure, avec le service obligatoire, la mise en œuvre des armées nationales, qui, devenues armées de masse, connaîtront leur apogée au cours des deux guerres mondiales.

Armées de milices

Le système des milices constitue une forme de service militaire national, dont la période active est réduite au minimum. Quand elles mobilisent de véritables citoyens, animés d’un patriotisme affirmé, instruits et entraînés au cours de périodes d’exercices fréquents, elles forment une organisation militaire rationnelle et éprouvée. Les armées des cités antiques sont des milices modèles; à un moindre degré, les milices des petites républiques communales du Moyen Âge (Italie, Alsace, Rhénanie, Flandres, France, etc.). Les grands empires orientaux de l’Antiquité ont usé des milices. Mais, en général, les milices servent d’appoint à des armées permanentes, ou bien elles s’organisent autour d’un solide noyau de cadres professionnels, qui constituent la charpente permanente de l’armée.

Le système militaire suisse depuis plus de cent ans, avec un effectif infime d’officiers de carrière, demeure un modèle inégalé. Il le doit au civisme remarquable des populations de la Confédération helvétique, dont l’apprentissage de la démocratie remonte au XIIIe siècle, et aux traditions d’un long passé militaire, dues aux «traités», ou «capitulations», des Cantons avec les États européens, et notamment au traité d’alliance perpétuel avec la monarchie française. Mais cette armée est aussi celle d’un État neutre, de dimensions restreintes, et qui ne prétend pas mener une politique extérieure d’envergure.

Armées féodales

Les armées féodales sont constituées par la réunion temporaire de petits groupes de vassaux, sous l’autorité du suzerain pour une opération donnée. Autour des représentants de la classe noble, rompus à l’équitation et au maniement des armes, ces rassemblements momentanés, bien qu’articulés selon la hiérarchie sociale, manqueront toujours de l’entraînement et de la cohésion qui s’acquièrent par la pratique des exercices d’ensemble et de la vie en commun.

Si ce système d’armée évoque à l’esprit la chrétienté médiévale de l’Occident, il correspond aussi à une étape de l’évolution de la plupart des sociétés humaines; on le trouve chez les peuples d’Orient et d’Extrême-Orient depuis l’aube des temps historiques. Il sévit au Japon jusqu’au Meiji (1868).

Armées permanentes

Au Moyen Âge, les ordres religieux militaires occidentaux ont représenté une exception, qui se dégage de la masse féodale: tels sont les Hospitaliers, Templiers, chevaliers de Rhodes, puis de Malte, chevaliers de Saint-Jacques, chevaliers Teutoniques. Leurs troupes instruites, maintenues sur le qui-vive, sont le microcosme des armées permanentes encore à naître.

L’affirmation et l’extension de l’autorité des grands suzerains, des souverains, de puissantes républiques urbaines, comme Venise ou Florence, le progrès des techniques, la naissance de grands États rivaux imposent la nécessité de contingents soldés, nationaux ou étrangers, liés par des obligations de service à long terme.

Ébauchées au XIIIe et au XIVe siècle, avec l’utilisation de troupes soldées, les armées permanentes naissent en Europe au XVe et au XVIe siècle. Elles permettent les spécialisations des différentes armes, infanterie, cavalerie, artillerie, et autorisent l’autorité suprême à s’appuyer, dans l’exercice de sa politique, sur une force immédiatement disponible. Du reste, au cours des âges, toutes les nations, soucieuses de leur indépendance, ont disposé d’armées permanentes. Par extension, cette désignation s’applique à des armées de conscription, qui conservent sous les drapeaux des effectifs suffisants et instruits pour parer à toute éventualité, en attendant l’appoint de réserves mobilisées. Depuis le XVIIIe siècle, et surtout depuis la Révolution, les armées permanentes ont souvent représenté une combinaison des différents types d’armées, le noyau principal étant, selon les époques ou les pays: soit des troupes de métier, renforcées d’appelés par conscription; soit, au contraire, des troupes nombreuses de conscription, encadrées par des militaires de carrière et bénéficiant aussi de l’appoint d’unités professionnelles, certaines plus particulièrement chargées du service outre-mer (troupes coloniales françaises, anglaises, italiennes, espagnoles).

Armées de métier

Les armées de métier ne comprennent que des cadres et soldats de carrière, engagés et rengagés sous contrat, pour un temps déterminé. Elles peuvent être formées de contingents nationaux, ou étrangers ou mixtes. La plupart des armées européennes permanentes, depuis le XVIe siècle jusqu’au XIXe siècle, sont à base de soldats de métier.

Les difficultés de recrutement, en période économique prospère, ou bien au cours d’une guerre longue, quand les pertes sont trop importantes et ne peuvent plus être comblées par le jeu normal et habituel des engagements volontaires, obligent les États à recourir à l’adjuvant des enrôlements forcés et de l’appel aux milices.

Armées mercenaires

Les armées mercenaires sont des armées de métier, généralement à base d’étrangers, soit de même nationalité, soit de nationalités mêlées, qui vendent leurs services, selon contrat, à un prince ou à un État. Il en est ainsi dans l’Antiquité, surtout aux phases d’impérialisme, en Orient et en Extrême-Orient: chez les pharaons de l’Ancien et du Moyen Empire, archers libyens et nubiens; chez ceux du Nouvel Empire, guerriers shardanes, hoplites grecs; auxiliaires huns et turco-mongols de la dynastie des Song, en Chine, aux XIe, XIIe et XIIIe siècles. Les chevaliers croisés des principautés franques de Cilicie, Syrie et Palestine s’adjoignent les troupes légères des turcopoles. La guerre de Cent Ans voit prospérer les «grandes compagnies». Les républiques patriciennes de l’Italie du XVe siècle louent, par contrat (condotta ), et devant notaire, les services des condottieri allemands, hongrois, bretons, bourguignons, quand la prospérité a émoussé l’esprit militaire des milices citoyennes. À l’aube du XVIe siècle, fantassins suisses, reîtres et lansquenets allemands, stradiots des côtes dalmates passent d’un camp à l’autre, selon le jeu de l’offre et de la demande. L’esprit d’aventure ou les prestiges de la violence («sac, viol et carnage»), mais aussi la pauvreté et l’appas du gain, notamment chez les petits nobles, ruinés par les guerres de Cent Ans, d’Italie, puis par les règlements de compte entre protestants et catholiques, le souci de s’oublier soi-même dans la sécurité d’esprit d’un ordre dur et brutal font le mercenaire et son métier. Bernard de Saxe-Weimar et ses troupes viennent grossir les rangs de l’armée de Louis XIII, à l’instigation de Richelieu. Du reste, à cette époque, la plupart des armées allemandes sont des armées mercenaires, telle celle de Wallenstein, fameuse entre toutes. Avant l’avènement du Guomindang, les généraux chinois, dits «seigneurs de la guerre», ont engagé à leur service des mercenaires russes, débris désemparés des armées blanches antibolcheviques de Sibérie.

Il est, par contre, erroné, semble-t-il, de qualifier l’armée française de l’Ancien Régime d’armée de mercenaires. Même les troupes suisses, écossaises, et irlandaises y servent à titre d’«alliées». Les autres régiments, dits étrangers, relativement peu nombreux, ressortissent pour la plupart, soit à des provinces d’annexion récente (Alsace, Lorraine), soit à des régions de mouvance française (Wallonie, Sarre, Pays basque, comté de Nice, Savoie, Corse). De même, en son sens, abusivement péjoratif, le terme de mercenaires ne peut toujours s’appliquer aux soldats coloniaux des pays européens; non plus qu’aux hommes de la Légion étrangère française, qui, enrôlés sous la loi «de l’honneur et de la fidélité», n’y ont jamais failli et demeurent, pendant la durée de leur service, des soldats français.

2. Armée et société

Facteur géographique

Le type de classification d’une armée, sa nature originale ont été conditionnés par les caractères spécifiques du peuple, de la société, de l’État d’où elle émane.

Aux étroites patries, compartimentées, des cités antiques, correspondent de petites armées d’infanterie, dont la discipline et la cohésion découlent naturellement du civisme d’une société restreinte de citoyens.

Les vastes steppes de l’Orient ont favorisé les empires autocratiques et les armées de cavaliers mèdes, perses, parthes, arabes; de même, les grandes plaines de la Russie ont incité le gouvernement des tsars à entretenir une importante cavalerie, comme celui des soviets à se doter de nombreuses unités mécanisées.

L’Angleterre, insulaire, coloniale et com-merçante, portera l’effort sur la marine (puis, à l’époque contemporaine, sur l’aviation), mais sans négliger une armée de terre, petite, bien équipée, spécialisée dans les opérations de débarquement et les expéditions d’outre-mer.

La France, à la fois maritime et continentale, est contrainte, au cours de son histoire, à un difficile équilibre entre des obligations divergentes; elle doit entretenir une armée permanente, importante et coûteuse, face à ses frontières, les plus menacées, du nord et de l’est.

Les États-Unis, sans voisins dangereux, s’accommodent, avant chacun des deux conflits mondiaux, d’une armée très réduite, tout en conservant une marine puissante, comptant sur l’immensité des mers pour leur accorder le temps nécessaire à la mise en œuvre des moyens susceptibles d’affronter un danger lointain.

L’État moderne d’Israël, exigu et menacé, a su trouver une formule originale qui lui permet de muer, quasi instantanément, autour d’un solide noyau de spécialistes et de cadres professionnels, un peuple de pionniers en unités combattantes redoutables.

Les frontières montagneuses de l’Italie, de la Suisse, de l’Autriche prédisposent ces pays à l’organisation de grandes unités alpines.

Facteur humain

Aspect démographique

Les ressources humaines d’un peuple, les qualités de sa race, la nature de ses origines, nomade ou sédentaire, urbaine ou rurale, son évolution technique déterminent les effectifs nombreux ou mesurés d’une armée, l’âge moyen des hommes de troupe, leurs qualités naturelles de rusticité et d’endurance, leurs prédispositions à l’emploi d’engins efficaces et d’armes complexes.

Dans un État normalement développé, une démographie en expansion, où les âges sont bien proportionnés, favorise les grandes entreprises, et permet de recruter une armée d’effectifs puissants, jeunes et dynamiques. Les vastes empires anciens du Moyen-Orient subjuguent les petits peuples de la côte syrienne en les écrasant sous leur masse. Au contraire, le malthusianisme sélectif des cités grecques entre dans l’un des motifs de leur effacement devant les grands empires perse, macédonien, romain, qui finiront par les absorber. Sparte compte seulement quelques milliers d’hoplites, les «Égaux», dont le nombre se réduira à quelques centaines, du fait de la restriction des naissances. Malgré la valeur de cette petite armée résiduelle, Sparte disparaît.

Par contre, les acquisitions territoriales, en vue de la constitution du «pré carré», sous Louis XIV, les conquêtes de la Révolution et du premier Empire français sont permises, en raison des possibilités offertes par une population très numériquement supérieure à celle des autres États de l’Europe. Aussi, qu’il s’agisse des «miliciens» de la guerre de Succession d’Espagne, ou des «requis» entre 1789 et 1815, l’obligation militaire n’intéresse encore que les jeunes célibataires. La troupe en est plus alerte et plus déterminée.

Grâce à sa natalité élevée et harmonieuse, l’Allemagne, en 1914, dispose d’une supériorité d’effectifs telle qu’elle peut se battre sur deux fronts et qu’elle surprend le commandement adverse, en engageant dans la bataille ses corps de réserve en premier échelon.

De grandes puissances mondiales, États-Unis, Russie, Chine, assoient une importante fraction de leur potentiel militaire sur le chiffre élevé de leurs ressortissants. Sans que les possibilités de la main-d’œuvre en soient affectées, ils sont autorisés à se tenir en garde, sur d’immenses frontières, européennes ou asiatiques, comme la Russie; à entretenir des corps expéditionnaires lointains, en Corée, au Vietnam, comme les États-Unis; ou au Tibet et aux frontières de l’Inde, comme la Chine. Ce dernier État a même prétendu faire reposer sa survivance et sa victoire, en cas de guerre atomique, sur sa démographie géante, qui lui a permis, depuis des millénaires, d’annihiler ou d’absorber les peuplades turbulentes qui vivaient sur ses marges.

Aspect de l’origine sociale

Les structures professionnelles et sociales de la nation ont leurs résonances sur les caractères de l’armée.

Jusqu’au dernier conflit mondial, le recrutement des armées, dans tous les pays du monde, est à base de paysans: ils forment la masse des troupes dites combattantes, infanterie, cavalerie, artillerie, génie. Ils apportent à l’armée les qualités de l’homme de plein air. L’armée turque, si redoutable durant des siècles, est, dans sa masse, composée de paysans anatoliens, qui ont toutes les rudesses de leur sol d’origine; ce sont des paysans suédois qui suivent Gustave Adolphe; l’armée anglaise des XVIIIe et XIXe siècles recrute ses meilleurs éléments parmi les populations rurales d’Écosse et d’Irlande. En 1871, les levées hâtives du gouvernement français de la Défense nationale devant l’invasion donnent des résultats honorables avec la «garde nationale mobile» de province, mais très médiocres à Paris, où l’effectif assiégé est supérieur à l’assiégeant. La France doit encore une grande part de son salut, en 1914, à sa paysannerie, un peu anachronique dans une Europe alors en pleine évolution industrielle, mais dont les solides vertus font une infanterie impavide, susceptible de reprendre l’offensive après un mois de retraite harassante.

Les armées de la Seconde Guerre mondiale sont beaucoup moins rurales, en raison de l’expansion de la civilisation urbaine; il n’empêche que les hommes de plein air se retrouvent dans l’élite de l’infanterie: divisions de montagne, allemandes ou françaises nord-africaines, Gurkhas, Canadiens, Néo-Zélandais, unités sibériennes ou caucasiennes.

On ne saurait non plus omettre l’importance de l’encadrement, facteur déterminant de la valeur d’une armée. Les rémanences féodales conservent longtemps, aux armées européennes, des castes d’officiers, aristocrates de naissance et de fortune. Sans être fermée à la roture, l’armée de l’Ancien Régime est encadrée par des gentilshommes de vieille famille. Les officiers de l’armée révolutionnaire eux-mêmes, leurs successeurs, sont issus, pour la plupart, de la bourgeoisie «éclairée» de la fin du XVIIIe siècle. Durant la Première Guerre mondiale, les pertes en jeunes hommes, appartenant aux classes dirigeantes, et tombés à la tête de leurs sections, sont impressionnantes dans les deux camps. Une armée, quelles qu’en soient les modalités de structure, doit refléter, dans le recrutement de ses cadres, les hiérarchies sociales de la nation, sous peine de se couper d’elle, et de perdre, en conséquence, avec un appui moral indispensable, une grande part de son efficacité.

Aspect de l’origine raciale

Certaines races semblent davantage prédisposées à l’état militaire: Assyriens, Turcs, Prussiens... Les armées, bandes ou unités mercenaires, se recrutent parmi les représentants des races guerrières, ou, mieux, parmi les habitants de régions de vie difficile: Suisses dès le Moyen Âge, lansquenets allemands au XVIe siècle, Sikhs et Gurkhas de l’«Armée des Indes», gendarmerie kurde en Turquie, Légion étrangère française, toujours à base d’Allemands. Chez certains peuples, l’agressivité, la turbulence et la versatilité des individus rendent difficiles la cohésion des forces armées, prolongée dans le temps, et même leur organisation rationnelle; d’autres, où prédominent une docilité et un instinct communautaire qui n’excluent pas l’énergie individuelle, donnent naissance à des instruments de guerre irrésistibles: ainsi l’armée allemande, remise sur pied en quelques années par Hitler; ainsi les Mongols des Gengiskhanides.

Facteur économique

Incidences de l’évolution naturelle de l’histoire des contingents

Il est vraisemblable que les grandes migrations guerrières ont été déclenchées par les avatars de l’histoire même de l’écorce terrestre: phénomènes géographiques de glaciation, réchauffement, dessèchement, etc., qui, en raréfiant faune et flore, contraignent les autochtones primitifs à chercher ailleurs leur subsistance. Ainsi peut-on expliquer les invasions cavalières, partant du Gobi; vers l’est, celles des Jougs et des Huns; celles des Turcs et des Tibétains contre la Chine; vers l’Occident, celles des Huns; enfin, au XIIIe siècle, les grandes chevauchées mongoles à travers le Turkestan et l’Iran, la Chine des Song, la Russie, la Silésie et la Hongrie.

Ressources naturelles

Les ressources d’une région, insuffisantes ou pléthoriques, développées ou non par le travail des hommes, conditionnent les réactions agressives des peuples, le caractère des armées.

Les Hébreux, errant dans le désert, conquièrent par le glaive la «Terre promise». La pauvreté agricole fait de la Grèce antique un réservoir de mercenaires, au profit des derniers pharaons, du «Grand Roi», ou de Carthage. Les Germains sortent des forêts de l’Europe centrale pour déferler vers le soleil et les pays prospères, et, durant des siècles, les Vikings descendent des rocs désolés de la Scandinavie vers les rivages fortunés de France et d’Italie. Quittant les secs plateaux de l’«île du Mogreb», les Arabes tentent de s’établir dans le Languedoc, en Provence, en Sicile. Les cavaliers hongrois, campés dans la puszta , cèdent à leurs instincts nomades, un siècle durant, pour lancer des raids dévastateurs en Bavière, dans la plaine du Pô, la vallée du Rhône.

Exploitation des ressources

Par contre, l’exploitation rationnelle des ressources du sol et du sous-sol crée la prospérité, mais, en même temps des besoins nouveaux, la recherche de matières premières et celles de débouchés, afin de nourrir l’industrie, d’équilibrer le marché des importations et exportations. Alors des États, déjà surabondants, après avoir atteint leurs limites géographiques naturelles, deviennent impérialistes et se ménagent des armées équipées en fonction de leur politique d’expansion: ainsi comprend-on les guerres et les armées coloniales, l’explosion militaire du Japon, après son premier conflit avec la Chine, en 1895, l’organisation et la puissance des formidables machines de guerre que furent les armées de Guillaume II et de Hitler.

Facteur technique

On ne saurait d’ailleurs séparer les ressources économiques des découvertes techniques, qu’il s’agisse de la domestication et de l’utilisation des animaux, ou du progrès des artisanats et des sciences, appliquées à l’art de la guerre.

Le travail du bronze, puis du fer, donne des armes irrésistibles aux premiers utilisateurs. Les bandes doriennes, surgies des montagnes balkaniques, s’emparent de la Thessalie et du Péloponnèse, à la pointe de leurs glaives et de leurs javelots de fer; et les défaites gauloises, face aux soldats de César, sont dues pour une grande part à de désuètes armes de bronze.

Si Cortez et les frères Pizarre réussissent, avec quelques centaines d’hommes, de fabuleuses conquêtes, c’est qu’ils s’opposent à des armées de l’âge de la pierre qui ne connaissent ni le cheval, ni les animaux de trait, ni la roue, ni le bronze, ni le fer, ni évidemment les armes à feu.

Après la découverte du fer, qui correspond sensiblement à l’apparition du cheval au Moyen-Orient et en Occident, la physionomie générale des armées demeure quasi statique durant plus de deux millénaires. C’est qu’en effet les techniques s’améliorent lentement. Certains guerriers assyriens, en chemise de mailles, diffèrent peu des chevaliers des XIe et XIIe siècles. Comme les forteresses, les machines de guerre et la poliorcétique (l’art du siège), les armes d’hast (lances) et les armes de jet évoluent très lentement, et sans changement révolutionnaire.

Jusqu’au début du XVIe siècle, l’architecture militaire diffère peu de celle de l’époque romaine; l’arsenal des engins de guerre est le même que celui d’Assurbanipal.

Au cours du Moyen Âge occidental, cependant, les progrès réalisés dans le travail des métaux couvrent les combattants d’armures souples en mailles, puis, au XVe siècle, d’armures de «plates» articulées. De même, les armes de jet portatives, arbalètes dont l’origine remonte à l’époque romaine, arcs utilisés avec d’infinies variantes depuis les premiers âges de l’humanité, sont rénovées et perfectionnées. Le long bow , ou arc gallois, est à la fois simple et redoutable. Les protections individuelles légères sont percées. Les chevaux sont de plus en plus vulnérables à la «pluie de flèches».

Mais la grande innovation demeure, évidemment, l’apparition de l’arme à feu: canon et armes portatives.

Sans doute le feu a-t-il déjà brûlé sur les champs de bataille, avec le feu grégeois des Arabes et des Byzantins. Mais c’est une arme incendiaire, non un moyen de propulsion des projectiles. Toutefois, l’utilisation de la poudre est si rudimentaire à ses débuts (milieu du XIVe s.), les progrès seront si lents qu’un siècle et demi sera nécessaire pour parvenir à une artillerie de campagne et à des armes à feu individuelles d’infanterie (artillerie de Charles VIII; arquebusiers basques des guerres d’Italie).

D’autre part, cette généralisation de l’arme à feu coïncide avec les découvertes de la fin du XVe siècle et celles du XVIe (imprimerie, boussole, etc.); toute une période de civilisation à évolution lente, née vers le IVe millénaire avant J.-C., disparaît alors pour faire place, à partir de l’an 1500, à une nouvelle période d’évolution rapide, où l’Occident, rationnel et organisateur, en adaptant toujours ses armées aux techniques nouvelles, impose sa loi au reste du monde.

Les États d’Europe rivalisent dans la course aux armements, afin de donner à leur propre armée une supériorité de feu irrésistible. Au milieu du XVIIIe siècle, les soldats de toutes les armées européennes, à pied ou à cheval, disposent tous d’une arme à feu individuelle. La pique d’infanterie, renouvelée de la sarisse macédonienne, quitte définitivement le champ de bataille, aux premières années du XVIIIe siècle, en cédant la place au fusil à baïonnette, et, avec elle, tendent aussi à disparaître les formations compactes, restées, jusque-là, peu différentes de celles des Anciens.

L’artillerie ne cesse de croître en qualité, en mobilité, en efficacité. L’arme complexe du génie naît au XVIIIe siècle.

Le XIXe siècle est celui des progrès de la métallurgie, de l’avènement des moteurs, du rail, du télégraphe; les troupes reçoivent des armes à feu individuelles, et une artillerie, dont les portées sont de plus en plus lointaines; elles peuvent opérer de vastes déplacements stratégiques en chemin de fer, et le commandement est susceptible de s’exercer à grande distance, plus rapidement que par estafettes, ou par signalisation d’un horizon visible à l’autre.

Quelle que soit la valeur d’une armée, le poids de l’industrie qui l’équipe et la pourvoit en armes et en munitions devient l’un des facteurs les plus importants de son efficacité. La guerre de Sécession le démontre avec la victoire des nordistes.

Néanmoins, l’équilibre qui se crée entre les moyens d’attaque et ceux de la défense, entre le feu et le retranchement, va transformer le premier conflit mondial en guerre d’usure, tandis que s’en dégagent deux machines de guerre nouvelles: le char et l’avion. Engins tactiques, à leur origine, parvenus vingt ans plus tard, à l’âge stratégique, ils donnent au second conflit mondial, avec l’utilisation de la radio jusqu’aux petits échelons, une physionomie d’ensemble mécanisée et orchestrée, mais sans que la nécessité d’une infanterie rustique, menant le combat à pied jusqu’au corps à corps, soit jamais mise en doute.

Les applications militaires de l’énergie atomique, les progrès de la balistique et de l’électronique, ceux de l’aviation tendent, depuis 1945, à donner aux armées un caractère de plus en plus cuirassé, une puissance de feu instantanée terrifiante, et une extrême mobilité tactique et stratégique, freinée cependant par une logistique de plus en plus lourde, toujours vulnérable, le poids de l’acier et du carburant demeurant la rançon du feu et des déplacements.

Utilisatrices d’instruments et de machines précises et complexes, les armées modernes s’organisent et s’équipent à des prix très élevés. C’est une assurance luxueuse; et, de ce fait, leur volume tend à décroître considérablement. Les peuples en voie de développement, ou simplement démunis de l’éventail complet des industries modernes, ne peuvent entretenir une armée qu’en étant tributaires de l’étranger. À la différence de l’époque artisanale ou pré-industrielle, les États qui disposent d’une armée relativement forte, sans l’industrie de soutien correspondante, indispensable à notre époque, pour s’adapter à l’accélération du progrès scientifique, présentent un caractère de souveraineté artificielle et des marges d’intervention extrêmement réduites dans l’espace et la durée.

Si le temps des armées et des guerres de masse semble révolu, les communications et l’infrastructure terrestre et aérienne de soutien demeurent encore vulnérables aux entreprises de la guerre la plus primitive, celle du partisan. Entre l’armée, de style classique, fer de lance, prête à décocher ou à braver la foudre atomique, et l’armée de guérilla, fondue dans la population, il est plusieurs intermédiaires qui permettent des guerres néo-classiques, menées avec une partie ou la totalité des moyens les plus modernes, hors les gaz, les microbes et l’explosif nucléaire, procédés qui, à part l’arme nucléaire, et malgré différents accords internationaux, ont été employés à plusieurs reprises depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment les gaz.

Mais la technique domine à ce point la constitution des armées modernes que l’organisation de la recherche scientifique d’un État entre pour une part prépondérante dans l’organisation même de sa défense nationale. Mieux, les États riches et forts attirent à leurs services savants et chercheurs, afin de s’en assurer l’exclusivité, de s’acquérir l’assurance d’un surcroît de puissance, tout en réduisant ainsi les risques de surprises techniques.

Il faut noter enfin que la vie des armées et son adaptation au progrès scientifique et technique s’intègrent étroitement à l’économie générale de la nation; les budgets militaires constituent en effet une redistribution partielle à l’économie civile du surplus d’impôts qu’ils ont exigé.

Enfin, l’élevage, le dressage et l’équipement des animaux domestiqués, en vue de la guerre, se sont développés parallèlement à leur utilisation à des fins agricoles et commerciales; ils ont donné à certaines armées leur caractère particulier: chevalerie occidentale, cavaleries mongoles, hongroises, arabes, éléphants d’Annibal; ils s’intègrent dans la découverte et l’exploitation des armes nouvelles, et, au moment de leur apparition, ont même constitué une véritable surprise technique: chars des Hyksos et des Hittites, cavalerie mongole, rustique et organisée, face aux cohues médiévales d’Occident.

Facteur affectif. Motivation et forces morales

L’élément principal de la cohésion d’une armée, de sa détermination, est constitué par les idéaux qui ont permis ou motivé son rassemblement et qui la maintiennent unie: fidélité au serment féodal, patriotisme.

L’élan est encore plus vif quand une idéologie en est le moteur ou qu’une foi missionnaire anime l’armée. Ce sont alors les conquêtes immenses des petits contingents de l’Arabie islamique, et le flux des croisades en Espagne, en Syrie, sur les rives de la Baltique; la poussée des Turcs Osmanlis vers les Détroits et sur la route de Vienne; les luttes acharnées des partis catholiques et protestants, dans les royaumes d’Occident, après la Réforme; la charge des «husarz ailés» de Sobieski sous les murs de Vienne; les victoires des armées de la Révolution française («Guerre aux tyrans, paix aux chaumières!»); l’épopée de la «grande Armée catholique et royale», du charretier Cathelineau; celle des montagnards du Tyrol d’Andreas Hofer, luttant, eux aussi, pour leur religion et leur fidélité à une couronne; les offensives de l’Armée rouge, galvanisée par le prophète de la révolution permanente, Trotski, aux lendemains incertains de la révolution d’Octobre.

Facteur d’autorité. Le rôle du chef

Afin d’éviter la dispersion anarchique des efforts et de réaliser leur concentration en une action coordonnée, la discipline impose à l’armée des lois rigoureuses et des règles de vie sévères. Sa masse, morcelée et articulée, reçoit les ordres d’une hiérarchie pyramidale. L’obéissance au chef ne peut être discutée sans risque d’échec au combat. Le rôle du chef est décisif. C’est au point que Napoléon a pu écrire: «Ce n’est pas l’armée romaine qui a soumis la Gaule, mais César; ce n’est pas l’armée carthaginoise qui faisait trembler la République, aux portes de Rome, mais Annibal.»

L’armée et les institutions. L’armée et la société

L’armée est au service de l’État (elle n’est qu’exceptionnellement au service d’un ordre religieux – ordre de Malte, ordre Teutonique – ou d’une entreprise commerciale, ou autre: Compagnie des Indes). Sa subordination au prince, au chef de l’État ou au gouvernement (expression, par délégation, de la volonté populaire) est une impérieuse nécessité. Les dangers inhérents à l’existence d’un «État dans l’État», surtout quand l’organisme en cause détient l’usage de la force, sont évidents.

Si le gouvernement est monarchique ou totalitaire, le roi, l’empereur ou le dictateur prennent souvent, eux-mêmes, le commandement en chef. Ainsi était-il dans les royaumes ou les empires de l’Antiquité (Ramsès, Hadrien), au Moyen Âge (Philippe Auguste, Richard Cœur de Lion), comme aux Temps modernes avec Gustave Adolphe, Frédéric II, Napoléon Ier et, plus près de nous, Hitler et Staline. Les gouvernements démocratiques et aristocratiques délèguent avec méfiance la direction de la guerre à un général dont on redoute la popularité et l’ambition, filles de la victoire; d’où, par exemple, le système du commandement temporaire et alterné des consuls à Rome. La dictature militaire s’installera néanmoins sur les fins de la République, aussi bien à Rome, avec César, qu’à Londres avec Cromwell, ou à Paris avec Bonaparte, quand le civisme désintéressé des citoyens le cède au dégoût des affaires publiques, et quand se dégradent les institutions.

La crainte du soldat heureux n’est pas, du reste, le propre des gouvernements démocratiques ou libéraux; la charge de connétable est supprimée en France par Richelieu en 1627. Louis XIV agira de même, en 1661, avec celle de colonel-général de l’infanterie, afin qu’un prince ou un général influent, titulaire de cette dignité, ne puisse s’interposer entre le souverain et ses troupes. Mais la confusion de l’autorité politique et du commandement militaire, à l’échelon du chef de l’État, s’est toujours révélée pleine de dangers: mort d’Alexandre, captivité de Richard Cœur de Lion, de Jean le Bon, de Charles XII. D’autre part, les préoccupations politiques peuvent influer défavorablement sur des solutions militaires saines: ainsi Hitler précipitant l’armée allemande vers les pétroles caucasiens, puis s’obstinant à conserver Stalingrad pour des raisons de prestige.

D’ailleurs, dans le cas le plus habituel de séparation des pouvoirs, les hommes de gouvernement, s’ils révèlent parfois des intuitions bénéfiques en stratégie, ont quelque tendance à céder à l’impatience; ils donnent alors des directives, voire des ordres inexécutables: tel Lincoln, au cours de la guerre de Sécession, prescrivant des offensives irréalisables; ou Freycinet, en 1871, poussant d’Aurelle de Paladines à une attaque hasardeuse au nord d’Orléans.

Néanmoins, il est rare qu’aux heures de crise grave le chef militaire ne garde pas toute liberté: Scipion en Afrique, Joffre en 1914. S’il s’agit de subversion intérieure, le gouvernement abdiquera même, parfois, son autorité en confiant les pleins pouvoirs, civils et militaires, à un général éprouvé. Ainsi les Romains envoient-ils Sertorius en Espagne contre Sylla, Pompée en Grèce contre César; Louis XIV laisse carte blanche à Villars dans les Cévennes; la Convention investit Hoche de prérogatives politiques pour mettre fin à la rébellion des départements de l’Ouest.

Si le chef d’État, le gouvernement manifestent une méfiance naturelle à l’encontre des chefs militaires détenteurs de la force, ils font montre d’une réticence moins visible, mais réelle, à l’égard du corps des officiers et même de la troupe, quand, par la force des choses, plusieurs mois ou plusieurs années de campagne ont donné à la recrue, comme au mobilisé, une éthique de soldat de métier, d’autant plus intraitable parfois, que, chez eux, les convictions se forgent au feu des circonstances et de la nécessité, et non pas selon les phantasmes de la vocation.

Une solution est donc à trouver entre le minimum nécessaire en cadres et en troupes, pour constituer l’armée de sa diplomatie, et faire face en permanence à tout danger immédiat, et un système d’instruction et de mobilisation susceptible de mettre sur pied une armée nationale efficace, sans la nécessité d’un aguerrissement trop lentement progressif.

Rome trouve la formule avec la légion jusqu’à la fin des guerres puniques. Ensuite, l’armée romaine devient professionnelle, en raison de l’étendue de l’Empire, de l’affadissement du civisme et de l’habitude de la sécurité acquise en deçà du limes , qui maintient au loin les Barbares.

En Europe, après la formation et la stabilisation des États, au XVIe siècle, les armées de métier, par recrutement national, ou mercenariat étranger, font appel à des compléments, milices en France, enrôlements autoritaires et mobilisation sélective en Prusse. Le système prussien mis progressivement au point après 1813 donne, en 1860, une armée permanente active de 200 000 hommes, renforcée par des divisions instruites de la Landwehr; elle compte, à Sadowa, 680 000 soldats entraînés, 1 200 000 en 1870. Elle est remarquablement encadrée par les officiers dressés dans les écoles de cadets, puis à l’école de guerre. Le corps des officiers présente une grande homogénéité. L’armée prussienne évolue lentement, sans démagogie, sans atermoiement, sans à-coups, grâce à l’exercice pyramidal de l’autorité et sous l’effet d’une stricte discipline, vivifiée par la fidélité des officiers et de la troupe à la couronne et à la patrie allemande. L’armée de 1914 en est la fille, et, quoique organisée dans la hâte, celle de 1939 également.

En regard, la France du XIXe siècle ne présente pas un effort militaire aussi harmonieux. Entre avril 1814 et mai 1871, cinq changements de régime, quatre révolutions et un coup d’État témoignent d’une instabilité politique dont la conséquence logique s’inscrit dans l’équivoque des institutions militaires, avant le service national obligatoire et universel, dans les avatars de la société militaire et les fluctuations de l’opinion à l’égard de l’armée. Afin de pallier le manque d’engagements volontaires, les gouvernements de la Restauration et de la monarchie de Juillet procèdent à une inscription sélective par tirage au sort; la longue durée du service, maintenant sept ans sous les drapeaux les appelés malchanceux du contingent, trop pauvres pour se payer un remplaçant selon la coutume, permet une armée permanente, jeune, instruite, prête à entrer immédiatement en campagne, avec six contingents exercés, mais sans réserves organisées et encadrées, hors la garde nationale, dont la cohésion est douteuse. Le second Empire, en instaurant le régime des rengagements, allège encore la charge du service obligatoire, mais vieillit la troupe. La loi Niel de 1867, qui prévoit une garde nationale mobile, n’est pas suivie d’effet. L’armée impériale de métier, mal commandée, est battue par une armée nationale de conscription, dont les troupes sont très inférieures aux siennes. Après cette dure leçon, le gouvernement de la IIIe République va instaurer le service militaire obligatoire, qui, après un régime transitoire, tolérant des dispenses et des limitations de service, sera bientôt égalitaire et universel.

Durant un siècle, de 1814 à 1914, l’armée française est un enjeu pour les partis politiques. De 1814 à 1851, elle demeure loyaliste à l’égard des gouvernements successifs de la Restauration, de Louis-Philippe et de la IIe République; en même temps elle cristallise l’attention des libéraux (la gauche d’alors), qui caressent l’espoir de restaurer, avec elle, les libertés, et d’effacer les traités de 1815. Après les journées de juin 1848 et le coup d’État du 2 décembre 1851, boudée, puis honnie, par les républicains, elle est devenue l’égide des conservateurs. Mais, le traité de Francfort et la mutilation de la patrie réaliseront l’unité fervente des Français en vue de la revanche, jusqu’à l’affaire Boulanger et surtout jusqu’à l’affaire Dreyfus. Divisés âprement sur l’armée, «gauche» et «droite» retrouvent cependant l’unanimité patriotique en 1914, face à l’Allemagne.

La durée du service actif passée de cinq ans à trois ans, à deux ans, puis à trois ans de nouveau, en 1913, est réduite, une fois de plus, après la victoire de 1918, s’amenuise jusqu’à un an, pour revenir sensiblement à ce qu’elle était en 1913, face au réarmement allemand et aux ambitions de l’hitlérisme. Le service obligatoire se conjugue à un corps d’officiers et de sous-officiers d’active, doublé d’un corps d’officiers et de sous-officiers de réserve, et à l’entretien de troupes de métier: Légion étrangère et unités nord-africaines et coloniales. Depuis la démission des officiers légitimistes en 1830, le corps des officiers de carrière est le plus démocratique de toute l’Europe, l’éventail de son recrutement demeurant très ouvert. Constatation paradoxale, sous la IIIe République, les écoles de sous-officiers élèves officiers, créées afin d’améliorer la qualité des officiers venant de la troupe, restreignent considérablement l’admission directe à l’état d’officier par le rang.

Les autres puissances européennes, à partir de 1815, adoptent des systèmes militaires qui font un large appel à la conscription, mais le corps des officiers, émanant de la société aristocratique traditionnelle, en forme l’ossature.

Les États-Unis, avant la Seconde Guerre mondiale, portent leur effort, comme l’Angleterre, sur la marine et l’aviation. Leur armée de terre, à base de volontariat, devient armée de conscription en 1917 et en 1941.

Le passage de l’état de paix à l’état de guerre, avec une armée de gros effectifs, est grandement facilité par le Reserve Officers’ Training Corps (R.O.T.C.). Cette organisation est primitivement créée en 1819. Puis elle est progressivement mise au point en 1862, 1870, 1880 et, surtout, en 1916 par la «loi sur la défense», qui institue définitivement le R.O.T.C., en permettant aux étudiants qui ont suivi dans les universités des cours d’instruction militaire d’être nommés officiers à l’issue de leurs années d’études. 118 000 sous-lieutenants de réserve sont ainsi promus de 1920 à 1941; 100 000 d’entre eux servent dans tous les grades, y compris ceux de majors généraux, au cours du second conflit mondial.

3. Évolution historique des armées

On distingue quatre âges militaires:

– Le premier correspond à l’époque de la guerre primitive des petites hordes.

– Le deuxième va des civilisations proto-historiques à la Renaissance; c’est un cycle de plus de quatre mille ans d’évolution lente, comprenant de longs paliers d’immobilisme, et des alternances de périodes cuirassées et non cuirassées, de périodes de cavalerie et d’infanterie.

– Le troisième s’étend de la Renaissance à la fin de la Seconde Guerre mondiale; il correspond à un nouveau stade de grandes découvertes, à l’apparition de techniques inédites et à l’accélération de l’histoire qui s’ensuit; il est essentiellement dynamique; c’est celui de l’explosif et du canon, ainsi que du moteur.

– Le quatrième débute à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec l’application de l’énergie atomique à des fins militaires.

À l’intérieur de chacun de ces âges, les armées présentent des caractères communs. Il existe cependant d’importants décalages, selon les quatre foyers de civilisation mondiale: Moyen-Orient, Méditerranée et Occident, Extrême-Orient, Amérique précolombienne.

Premier âge militaire

On ne peut s’imaginer l’aspect des hordes, dans les conflits primitifs, qu’en les rapprochant des manifestations guerrières des tribus, demeurées en retard de plusieurs millénaires sur la marche du monde, dans le Centre africain, en Insulinde, et telles que nous les présentent les ethnologues contemporains.

Deuxième âge militaire

Il convient de distinguer les armées avant et après l’apparition du cheval comme auxiliaire de l’homme de guerre, vers le XVIIIe siècle avant J.-C.

Moyen-Orient

Jusqu’en 1700 avant J.-C. environ, le guerrier d’Orient est un fantassin. Les armées, restreintes, sont celles de royaumes clos, sans rapports extérieurs: dans la vallée du Nil, l’ancien Empire memphite, celui de Menès et des Pyramides; à Sumer en Mésopotamie (cités-États d’Ourouk, d’Ur); d’Assur vers 1850, ou à Babylone.

À partir de 1700, les Hyksos, venus d’Asie avec le cheval, le fer et le char, transforment la physionomie et l’organisation des armées, et en étendent le champ d’action; les empires naissent, vastes et prolongés. Les chars à deux roues, très légers, montés par deux ou trois combattants, constituent l’élite et la troupe de choc. En Égypte, la «charrerie» devient une caste privilégiée de soldats de métier autour du pharaon. De plus, les circonstances territoriales donnent au nouvel Empire thébain (1560-1085) cinq grandes unités, comprenant chacune dix groupements de mille hommes.

L’empire militaire par excellence est celui de l’Assyrie, de l’an 1250 à 612. Son armée, permanente, organisée selon le système décimal, est répartie en corps régionaux. Elle comprend une infanterie lourde, cuirassée, armée de la longue pique, une infanterie légère de frondeurs et d’archers, une charrerie, mais aussi, pour la première fois, une cavalerie cuirassée et une cavalerie légère. C’est une nouveauté que celle de ces «ouragans équestres» évoqués dans l’Écriture. Disposant aussi d’un corps du «génie», et de machines de siège, véritable artillerie, les armées assyriennes sont très en avance sur leur temps. Elles représentent le premier âge cuirassé.

Grèce

Une deuxième période d’infanterie cuirassée est commencée. Les cités, dans les étroits bassins compartimentés de l’Hellade, confient leur défense à de petites armées, très exercées, de milices citoyennes, fantassins lourds, casqués et cuirassés, maniant la lance, le javelot et le glaive, les hoplites. Sparte, avec sa caste militaire et aristocratique des «Égaux», en présente le modèle, en raison de l’entraînement et de l’adresse individuelle des combattants, et de la précision mécanique des évolutions. Il existe aussi des fantassins légers, peltastes et psilistes, qui éclairent, couvrent et protègent la formation de combat, la phalange. Le Thébain Epaminondas, grâce au remarquable entraînement de son infanterie, et à une petite cavalerie très bien dressée, parvient à écraser les Spartiates à Leuctres (379 av. J.-C.), et à Mantinée (362 av. J.-C.).

Jusqu’alors la cavalerie grecque, peu nombreuse (1 cavalier pour 10 fantassins), ne s’engageait pas à fond. Les Macédoniens, Philippe et Alexandre lui donnent une importance capitale. Dotés d’une selle, les cavaliers lourds des hétères, casqués, cuirassés, armés du glaive et de la lance, chargent «en haie», jusqu’au choc. Ils sont groupés en escadrons de 60 cavaliers. La formation de combat est l’«île», de 200 chevaux. La phalange d’infanterie attaque sur 16 rangs de 256 hoplites qui manient une pique de six mètres, la sarisse; lancée en bloc compact, elle est irrésistible sur terrain plat. Les Macédoniens, après avoir subjugué la Grèce, partent à la conquête de l’Orient perse. Alexandre dispose du remarquable outil de guerre forgé par Philippe: 32 000 fantassins, 5 000 cavaliers. L’arme décisive sera cette cavalerie lourde des hétères; son choc détermine toujours l’issue du combat. Les successeurs d’Alexandre, après la mort du héros, maintiennent la cavalerie lourde et la phalange (portée à Magnésie à 32 rangs de profondeur). Ils utilisent les éléphants et perfectionnent la poliorcétique, héritée des Assyriens.

Rome

Rome offre une sorte de synthèse de l’évolution classique des armées, non seulement de l’Antiquité, mais de toutes les époques. L’armée constituée à l’origine par les familles, les gentes , fait place, avec l’organisation de la cité en tribus et en centuries, à l’armée de l’État, où sont appelés tous les hommes valides, mobilisés de 17 à 46 ans dans l’armée de campagne. C’est une milice nationale de citoyens qui paie l’impôt. L’armée est répartie en légions, dont l’organisation, rationnelle, est l’émanation même du peuple romain. Elle comprend, à l’origine, 3 000 fantassins, 1 200 vélites, 300 cavaliers. L’infanterie de la légion forme une phalange, subdivisée en trois formations: les hastati , premiers rangs, sont composés d’hommes jeunes; les principes , d’âge moyen, leur succèdent; les triarii , pères de famille âgés, occupent les derniers rangs. Tous les légionnaires, casqués et cuirassés, sont armés d’un glaive et d’un bouclier. Les hastati et les principes lancent aussi le javelot de trois mètres, le pilum . Les triarii manient la pique.

La cavalerie, réservée aux patriciens, est subdivisée en 10 turmes de 30 cavaliers.

Les pauvres et les adolescents constituent les vélites , troussés à la légère, et chargés de reconnaissances et de la couverture.

En 107 avant J.-C., Marius, chef du parti populaire, chargé par le Sénat de réduire Jugurtha en Afrique, fait appel, non plus aux citoyens mobilisés, mais aux volontaires. C’est la naissance de l’armée de métier.

La cohorte, unité tactique de base, est créée; elle groupe trois manipules de deux centuries de cent hommes. Avec 6 000 fantassins, répartis en 10 cohortes de 600 hommes, la rapidité et la souplesse de ses évolutions, la légion est à son apogée. C’est déjà une division moderne à 10 bataillons. Les vélites ont disparu. La cavalerie se recrute exclusivement chez les auxiliaires étrangers.

Auguste institue «juridiquement» l’armée permanente à base d’engagements de vingt ans.

Les invasions de 260 à 280 ont déclenché des réformes de structure avec la distinction des deux armées:

– une armée de campagne ou palatine;

– une armée de couverture, ou limitanée, à base de colons, installés sur les marches frontières.

Mais les forces morales ont disparu. L’empire se délite de lui-même, davantage encore que sous la pression des Barbares, qui en occupent déjà les postes clés.

La faiblesse de l’armée romaine, outre la perte du sens du devoir militaire aux deux derniers siècles de l’Empire, réside aussi dans son manque de cavalerie nationale, à l’inverse des empires égyptiens, hittites, assyriens, mèdes, perses, macédoniens et parthes. Carrhes est un sévère et premier avertissement; la défaite d’Andrinople, quatre siècles plus tard, en 378, marque la fin de la grande époque des armées d’infanterie cuirassée, celles de la phalange grecque et de la légion romaine.

Les armées de cavalerie vont dominer les champs de bataille jusqu’à la guerre de Cent Ans.

Occident médiéval

Dans cette longue époque cavalière, il faut distinguer:

– une première période non cuirassée, de cavalerie légère, de 378 à 773 et 774, dates des batailles du Mont-Cenis, du Saint-Bernard et de Pavie, et même jusqu’à la bataille du Lech, en 955;

– une seconde période, cuirassée, de 774 à la deuxième bataille de Pavie (24 févr. 1525), où la gendarmerie de France, armée de pied en cap, succombe sous le feu de l’infanterie.

Première période

Armée byzantine . Aux cavaliers-archers l’empereur Justinien oppose les cataphractes byzantins, couverts d’une lorica (cotte de mailles) et maniant, selon les phases du combat, l’arc, la lance ou l’épée. L’infanterie, également armée défensivement, dispose de l’arbalète, de l’épée et de la pique. L’armée justinienne, peu nombreuse, mais bien instruite, recrutée à la fois en province et à l’étranger, s’articule en général sur le système ternaire. Les grandes unités de cavalerie sont les meros de 3 000 chevaux, de 3 moires à 3 tagmas . Les grandes unités mixtes sont les bucellarii de 20 000 hommes, à 3 turmas de 3 moires à 10 tagmas , dont les effectifs sont mi-fantassins, mi-cavaliers; ou bien les tagmatas de 1 300 cavaliers pour 4 000 fantassins. La région militaire est le «thème», disposant d’un bucellarium ; l’infanterie est une arme de position, de forteresse, de garde des communications, des bases et des camps; la cavalerie, polyvalente, est à la fois arme de tir et de choc; elle peut combattre sans aide auxiliaire.

Armées franques . Les Francs mérovingiens, faisant exception parmi les peuples barbares, sont des fantassins.

Mais les Pépinides vont transformer progressivement leur armée en cavaliers lourds, cuirassés, armés de l’arc, de la lance et de l’épée. Les expéditions de Charlemagne intéressent seulement une dizaine de milliers de combattants, chiffre pratiquement jamais dépassé durant tout le Moyen Âge.

Les cavaliers maures sont ainsi refoulés en Occident par les Francs cuirassés, les Perses et les Arabes contenus en Orient par les cataphractes byzantins.

Seconde période

La cellule de base est le chevalier, guerrier sacralisé, soumis au serment, assisté d’un écuyer, d’un page ou d’un valet. Les chevaliers se groupent, selon la hiérarchie féodale, en «bannières» de quatre à six chevaliers, et en «batailles» de cinquante ou cent. L’infanterie des domaines, mal armée, garde les forteresses; massée en rase campagne, elle sert de refuge à la chevalerie, qui se rallie derrière ses rangs.

À partir des troupes soldées qui prolongent leur service au-delà des obligations féodales, des bandes mercenaires et des «grandes compagnies» se dégagent les armées permanentes. Charles VII crée, en France, la gendarmerie d’ordonnance (1460): 15 compagnies de 100 «lances garnies» (1 gendarme, 3 archers, 1 coutilier, 1 page, tous montés). L’infanterie des francs-archers – un homme par paroisse – dégagé de l’obligation de l’impôt, est un essai d’infanterie nationale, pas très heureux dans ses résultats.

Les armées turques . L’originalité des Turcs sera de créer en Orient une armée équilibrée, où les quatre armes de base – infanterie, cavalerie, artillerie, génie – combinent leurs actions, dans le bassin méditerranéen, en liaison étroite avec une puissante marine. À l’origine, l’armée a pour base des troupes de fantassins (yaya ), soldés, et articulés par groupes de 10, 100 et 1 000. En 1330 sont organisés les premiers janissaires, fanatiques musulmans, soldats de métier; ils atteindront rapidement le chiffre de 20 000. Ils sont renforcés de troupes d’infanterie irrégulières, ou azab . La cavalerie comprend des spahis (sipahi ), issus des fiefs vassaux.

Plusieurs fois réorganisée, l’armée prend son aspect original au XVIe siècle. L’armée turque use peu de l’armement défensif, borné à de légères cottes de mailles. Son armement offensif combine les armes ancestrales, lances courtes, javelines, arc asiate (dit composé), arcs d’acier ensuite, sabre pour l’infanterie comme pour la cavalerie, et les armes nouvelles, arquebuses, mousquets, pistolets. Les janissaires, à l’origine obligatoirement célibataires, vivent en caserne, innovation curieuse en son temps. La force de l’armée turque vient de son organisation, simple et pratique, d’un très fort contingent d’unités permanentes, de sa grande mobilité tactique, et surtout de son fanatisme religieux, mis en lumière par un absolu mépris de la mort.

Elle a conquis, à la fin du XVIIe siècle, un immense territoire, autour de la mer Noire et de la Méditerranée orientale, allant d’Oran à Budapest et à la Crimée, au golfe Persique et au Yémen. Le reflux commence avec l’échec du siège de Vienne en 1683. Alors l’armée, instrument de conquête à ses origines, se confine lentement, malgré quelques réveils, dans un conservatisme ruineux.

Troisième âge militaire: les armées des Temps modernes

Au cours de la guerre de Cent Ans, plusieurs phénomènes s’affirment, qui libèrent les armées de leurs entraves ancestrales. Ce sont, du point de vue de la technique: l’arc gallois, le canon et l’arme à feu, c’est-à-dire l’augmentation de la densité et de la puissance du tir; du point de vue de l’organisation, le retour aux troupes permanentes soldées.

L’infanterie s’est acquis la force défensive en rase campagne, que le cavalier-archer et le cavalier bardé lui avaient fait perdre. Le retour à la longue pique fait retrouver à l’infanterie, massée en phalange, des possibilités d’offensive et de choc.

L’autorité centralisatrice des États se manifeste par une organisation stable des institutions militaires; un équilibre relatif s’établit alors entre les trois armes, qui peuvent combiner maintenant leurs efforts: infanterie, cavalerie, artillerie.

La recherche de la mobilité

Les armées européennes du XVIe siècle et de la première moitié du XVIIe présentent ainsi une physionomie nouvelle.

L’engouement pour l’arme à feu détermine l’abandon de l’arc et de l’arbalète, malgré la très faible portée et la lenteur du tir des arquebuses et mousquets. Mais, à courte distance, les armures sont percées. À Pavie (1524), la gendarmerie d’ordonnance est décimée par les arquebusiers de Pescaire. Le troisième âge cuirassé disparaît lentement, avec la fin de la prééminence de la cavalerie lourde, qui abandonnera bientôt la lance pour le pistolet et le pétrinal, au cours des guerres de Religion. Une cavalerie semi-légère se développe avec les chevau-légers, carabins, dragons. Autre conséquence de la mode des armes à feu, puis des progrès de leur efficacité en portée et en puissance, la fortification verticale épaissit d’abord ses murailles, se farcit de casemates d’artillerie, se matelasse de terrassements, pour s’enterrer au ras du sol. La poliorcétique se modifie d’autant; enfin, les retranchements de circonstance, dont usaient déjà les infanteries anglaises et byzantines, apparaissent en rase campagne.

Pendant près de deux siècles, précédés d’une ligne d’artillerie souvent abritée derrière des gabions, les gros bataillons carrés de piquiers, flanqués sur leurs ailes d’arquebusiers, puis de mousquetaires, alternent avec des escadrons épais de cavalerie, et donnent aux armées rangées pour la bataille l’allure de damiers, dévoilée par l’iconographie du temps.

La caractéristique majeure des armées, malgré leurs effectifs restreints, car elles coûtent cher, sera encore leur massivité et leur inertie. Tout est lourd: le canon, le cavalier, qui cependant perd une à une les articulations de l’armure de plates; le fantassin, chargé de l’arquebuse de 25 kilos, puis du mousquet de 8 kilos ou, s’il est piquier, de la longue pique, de la cuirasse, des tassettes, du cabasset. Il ne peut être question de paquetage de campagne s’ajoutant aux charges de l’armement individuel; en conséquence, les bagages et les charrois sont encombrants et vulnérables.

Les compagnies du Moyen Âge, d’effectifs variables, commandées par un capitaine, font place aux légions, aux bandes. Le roi de France François Ier crée en 1534 sept légions de gens de pied, de six compagnies de mille hommes, dont chacune est commandée par un colonel. Les légions sont licenciées en 1563. Les bandes ont cinq cents, puis trois cents hommes, puis deux cents. Plusieurs bandes, avec un capitaine à la tête de chacune d’elles, sont groupées sous les ordres d’un capitaine général, qui prend aussi le nom de colonel.

En 1560 en France, un précurseur, le duc de Guise, organise des régiments d’infanterie de trois bataillons de quatre enseignes de deux cents hommes. Le régiment comprend habituellement vingt compagnies de quarante à cinquante hommes. La cellule de base, infanterie et cavalerie, est donc la compagnie. Elle est souvent réduite à vingt-cinq ou trente hommes, dans la cavalerie.

Les armées monarchiques du XVIe au début du XVIIIe siècle sont encore des armées de seigneurs volontaires au service du prince qui, hors les armes à feu, laisse à ses capitaines le soin de recruter, habiller, équiper, remonter des soldats. La compagnie peut être achetée et vendue. Le souverain accorde une indemnité générale d’entretien, la plupart du temps insuffisante. On se ruine au service. Le colonel, qui est capitaine de sa propre compagnie, est le propriétaire du régiment que lui ou ses prédécesseurs ont levé, formé et instruit.

Or la rigidité d’évolution stratégique et tactique est encore telle que les armées ne peuvent se joindre et se mesurer, en rase campagne, que par consentement mutuel. Il en sera ainsi jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Une exception remarquable demeure, en 1512, la campagne de Brescia et de Ravenne, menée en trois mois par Gaston de Foix, précurseur génial de Bonaparte. Deux hommes de guerre à l’aurore du XVIIe siècle ont tenté de retrouver cette manière, en recherchant l’allègement et la maniabilité de l’armement, la souplesse et la mobilité des évolutions, par le fractionnement des masses. Ce sont Maurice de Nassau et Gustave Adolphe. Nassau crée dans les Provinces-Unies une véritable «armée-école» où vont s’instruire les jeunes gentilshommes européens, tels Descartes et Guébriant. Il organise des brigades de trois mille hommes, de trois régiments de mille hommes, à deux bataillons de cinq cents, comprenant trois cents piquiers et deux cents mousquetaires, imbrique des canons légers dans le dispositif d’infanterie, répand l’usage de l’artillerie à trajectoires courbes et à bombes explosives.

Gustave Adolphe continue sur cette lancée, invente des canons ultra-légers, tirant à mitraille depuis les rangs de l’infanterie, qui constitue les cinq sixièmes de l’effectif total, augmente le nombre des mousquetaires, soixante-quinze pour soixante piquiers, allège le mousquet, rend à la cavalerie sa puissance de choc, en la dressant à la charge au sabre. L’armée suédoise combine harmonieusement le feu au mouvement. Richelieu cherche à suivre le modèle suédois et met sur pied la première armée française moderne. Turenne, à l’imitation de Gustave Adolphe, crée la brigade d’infanterie de quatre à huit bataillons, la brigade de cavalerie à huit escadrons.

La seconde moitié du XVIIe siècle est celle de l’hégémonie française. Les progrès de l’armurerie font apparaître le fusil, et l’artillerie compte deux pièces pour mille hommes. Il existe un cavalier pour quatre ou cinq fantassins. Les grandes masses armées se généralisent.

Louis XIV, dès 1678, dispose de 280 000 soldats, dont 60 000 à cheval. Mais les effectifs sont mouvants, les régiments de formation récente licenciés en fin de campagne. Au cours de la guerre de Succession d’Espagne, le volontariat des nationaux et le recrutement des mercenaires se révèlent insuffisants au regard des pertes et des besoins. 250 000 miliciens français (un célibataire par paroisse, entre 16 et 40 ans) seront appelés sous les drapeaux.

L’apparition de la division

En raison de la recherche et de l’augmentation de la puissance du tir, les conflits se ramènent toujours à des guerres d’usure, et les batailles à des duels de feu.

Au début du XVIIIe siècle, bien qu’articulées en régiments, en brigades, les armées sont encore difficiles à mouvoir, parce que le commandant en chef ne dispose pas de commandants interarmes; d’autre part, les formations tendent aux batailles de ligne, afin d’utiliser tout le feu disponible, mais sans qu’elles puissent être ni modifiées ni ployées avec rapidité en cours d’engagement.

À partir de 1730, on cherche à normaliser et à réduire les calibres de l’artillerie (cinq, dans le système des Vallières, en France); par ailleurs, on adopte, à la mode suédoise, le canon léger, intégré dans les rangs de l’infanterie, qui augmente aussi sa cadence de tir (deux coups à la minute), avec la baguette métallique et les cartouches préfabriquées. L’accroissement des effectifs, la difficulté de les manier sur un terrain étendu contraignent les commandants en chef à constituer des groupements temporaires. Maurice de Saxe use ainsi de ces «détachements», et introduit même le terme de «division» dans le vocabulaire militaire.

L’emploi de troupes équipées à la légère se généralise dans les armées européennes. Les «légions» réunissant des éléments d’infanterie, de cavalerie, et parfois d’artillerie, entrent dans ce type d’unités, qui agissent en bandes et en rideau, en avant ou sur le flanc des «gros», et contribuent à combler la brèche qui existe entre la bataille de ligne par le feu et la bataille-manœuvre en colonne.

À la même époque, Frédéric II, roi de Prusse, dispose d’une armée supérieurement équipée et instruite, léguée par son père Frédéric-Guillaume Ier, le Roi-Sergent, où l’infanterie, notamment, atteint la perfection dans la précision mécanique des évolutions et du tir en salves. La cavalerie avec Seydlitz et Ziethen est très manœuvrière. Frédéric met sur pied des batteries d’artillerie volante, initiative imitée par les Russes et les Espagnols. L’armée prussienne est le modèle de toutes les armées de ce temps; elle exerce une influence particulière sur l’armée anglo-hanovrienne, son alliée, et sur l’armée russe, son adversaire.

En France, des réformes profondes sont entreprises, dès la guerre de Sept Ans, où le maréchal de Broglie a mis en pratique, durant les campagnes de Hesse, un premier essai d’articulation divisionnaire. Ces réformes sont, durant trente ans, l’œuvre obstinée des ministres d’Argenson, Choiseul, Saint-Germain, Ségur, du théoricien Guibert. Elles visent à débarrasser l’armée des vestiges féodaux; le gouvernement prend à son compte le recrutement et l’entretien de l’unité de base, la compagnie, libérant les capitaines de charges qu’ils ne peuvent plus supporter. La suppression de l’achat des régiments est préparée. Certaines vieilles unités, glorieuses mais trop onéreuses (gendarmerie de France, compagnies de la maison du roi), sont supprimées. Les troupes légères sont normalisées: chasseurs à cheval et à pied. L’artillerie, avec le système Gribeauval, simplifiée, maniable, acquiert une grande mobilité stratégique et tactique, inconnue auparavant; elle atteint le chiffre de quatre pièces pour mille hommes et devient le modèle sur lequel vont s’aligner les artilleries européennes. Le nombre et l’uniformité d’organisation des régiments de toutes armes sont soigneusement arrêtés et réglementés. Le corps du génie est créé. En 1788, sont constituées 21 divisions permanentes, comprenant deux brigades d’infanterie et une brigade de cavalerie.

À la fin du règne de Louis XVI, l’armée française est devenue la plus évoluée et la plus moderne de son temps. Le règlement d’infanterie de 1791, somme des théories de Guibert, confirmées par des manœuvres et exercices expérimentaux, sera la bible des généraux de la République, de l’Empire et au-delà.

Révolution et premier Empire français

Cette organisation militaire solide, la Convention en héritera, malgré les désordres de la Révolution. Forte d’une autorité sans frein et riche de toutes les ressources nationales d’un pays prospère, elle dispose, par la réquisition, de masses, jusqu’alors inconnues, de près d’un million d’hommes, réparties en plusieurs armées sur toutes les frontières. En 1793, le système des divisions mixtes est appliqué:

– 4 demi-brigades d’infanterie (la demi-brigade est l’ancien régiment)

– 2 régiments de cavalerie

– 1 batterie d’artillerie à 8 pièces.

En 1794, une armée en opération comprend: une avant-garde, un corps de bataille, une arrière-garde, chaque fraction étant composée en principe de deux divisions.

Les armées de l’Europe coalisée contre la Révolution se modèleront sur l’image française, comme sur celle de Frédéric, quelques décennies plus tôt. Napoléon Bonaparte, Premier consul de la République, puis empereur, remanie l’armée, reconstitue en particulier une cavalerie, subdivisée en cavalerie lourde, ou «grosse cavalerie» (cuirassiers, carabiniers), cavalerie de ligne (dragons, chevau-légers, lanciers), cavalerie légère (chasseurs, hussards). Il rétablit les «services», que la sage administration royale avait déjà organisés. La France du XVIIIe siècle a inventé la division. Il inventera le «corps d’armée», échelon intermédiaire entre l’armée et les divisions, quand elles excèdent le chiffre de quatre ou six. Cette grande unité nouvelle permet une meilleure articulation du commandement, lorsque l’armée atteint ou dépasse 100 000 hommes, et l’exécution de missions particulières convergeant pour une action unique.

Le corps d’armée autorise le général commandant l’armée à passer avec rapidité du déploiement étalé en colonnes de route, selon des itinéraires parallèles, aux dispositifs de combat serrés et linéaires.

À titre d’exemple, le corps d’armée du maréchal Davout, de 1803 jusqu’au cours de la campagne de 1806, présente les trois divisions Morand, Friand et Gudin, avec, chacune, deux brigades de deux régiments d’infanterie (la division Morand étant renforcée d’un régiment supplémentaire), et huit ou dix pièces d’artillerie, une brigade de cavalerie à trois régiments de chasseurs, une réserve d’artillerie de seize pièces, au total, vingt-six bataillons, douze escadrons, quarante-quatre canons, à quoi s’ajoute une compagnie du génie. On sait que cette grande unité culbuta, le 14 octobre 1806, les gros de l’armée prussienne, commandée par le roi en personne et le vieux maréchal de Brunswick, qui fut tué.

En 1812, l’invasion de la Russie, entreprise avec une armée de près de 600 000 hommes, nécessite l’innovation d’un nouveau groupement de forces, le «groupe d’armées».

Le XIXe siècle

En raison des masses qu’elles mettent en mouvement, les guerres de la Révolution et de l’Empire ont amorcé le système des armées nationales de conscription, ainsi qu’une relative démocratisation des officiers, le recrutement de volontaires encadrés par une aristocratie militaire ne suffisant plus aux besoins.

Toutes les armées d’Europe, même considérablement réduites après 1815, adoptent le système de l’appel forcé sous les drapeaux en concurrence avec l’engagement, mais le service est sélectif et non égalitaire et universel. La Prusse est la première nation européenne qui applique le système du service militaire obligatoire, conjointement avec l’organisation des réserves.

En 1870, en raison de l’inorganisation française, de l’inertie du commandement, une armée professionnelle, supérieurement brave, bien instruite aux petits échelons, est battue par une armée de conscription. Les héroïques levées du gouvernement français de la Défense nationale seront trop improvisées pour vaincre. Mais la course aux armements et aux effectifs, aux gros bataillons, à coups de conscription et de casernes, va sévir en Europe jusqu’à la Première Guerre mondiale.

L’armée allemande sera le modèle des armées européennes. Elle a su préparer avant 1870, avec sérieux et méthode, outre l’instruction des réserves, une mobilisation régionale avec inventaire des ressources, l’utilisation stratégique des chemins de fer et du télégraphe. La Prusse, puissance continentale, ne se voit pas distraite de cette œuvre de longue haleine par les guerres coloniales et les expéditions d’outre-mer comme la France et l’Angleterre le sont aux Indes, en Extrême-Orient, en Afrique, au Mexique...

La guerre de Sécession

En Amérique du Nord, un conflit riche d’enseignements n’a pas été analysé de manière approfondie, à l’époque, par les stratèges européens: c’est la guerre de Sécession. Elle fut conduite à l’origine dans les deux partis avec des troupes à base de milices indisciplinées, comparables ensuite par l’aguerrissement réciproque, après quatre ans de lutte (1861-1865), à des unités de métier. Les effectifs sont considérables: le Nord, 2 760 000 mobilisés, pour 22 millions d’habitants; le Sud, 800 000 mobilisés sur 5 millions d’habitants de race blanche, énorme effort. Les innovations sont multiples: techniques (mitrailleuses, mines, champs de mines, usages du ballon d’observation, du télégraphe, sous-marin), tactiques et stratégiques (utilisation des voies ferrées, raids sur les grands arrières de masses de cavalerie manœuvrant à cheval et combattant à pied, pratique de la fortification de campagne, tranchées-abris).

Les armées de la Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale est celle du heurt d’énormes masses.

Un certain nombre de conflits limités ont laissé pressentir l’importance du choc qui se prépare: guerres russo-turque, sino-japonaise; guerres du Transvaal, de Mandchourie, des Balkans.

En août 1914, l’Empire d’Allemagne lance contre la France 7 armées, articulées en 34 corps d’armée et 97 divisions. La France lui oppose 5, puis 6 armées, soit 21 corps d’armée ou 82 divisions, renforcées de 7 divisions belges et de 5 divisions anglaises, soit au total, sur le front occidental, 94 divisions.

La composition des grandes unités allemandes et françaises est analogue. Le corps d’armée français est de deux divisions à deux brigades, de deux régiments à trois bataillons, et d’un régiment d’artillerie de huit batteries de 75; les éléments non endivisionnés du corps comprennent un régiment d’artillerie de corps, huit batteries de 75, un bataillon de chasseurs à pied, une brigade de cavalerie à deux régiments de quatre escadrons, deux compagnies du génie, avec parc et équipage de ponts, un parc d’artillerie, cinq compagnies du train, des équipages, et une réserve d’infanterie de deux régiments à deux bataillons seulement; des services enfin, parcs d’artillerie, du génie, intendance et santé.

La stabilisation des fronts fera des corps d’armée un organe de commandement permanent du champ de bataille, apte à absorber un nombre variable de divisions. L’état-major et les éléments non endivisionnés (à base maintenant d’artillerie lourde), et dont l’usure est moins rapide que les divisions, constituent le fond permanent du corps. Les divisions, fréquemment relevées et remplacées, reçoivent les services, enlevés au corps, qui devient une unité de secteur, dépersonnalisée. En 1918, le retour progressif à la guerre de mouvement donne des corps d’armée à trois divisions, permettant aux généraux commandant ces grandes unités de marquer leur effort et de varier leurs manœuvres. Devenu unité principale de bataille, le corps d’armée reçoit le nombre de divisions exigé par la mission reçue; son chef a la possibilité de conduire personnellement l’action, par le jeu de réserves et le balancement des feux de son artillerie lourde organique à longue portée dans toute la profondeur du champ de bataille.

D’autre part, les divisions subissent elles-mêmes de notables transformations. Aussi bien du côté allemand que du côté français, elles adoptent le système ternaire, trois régiments d’infanterie, appuyés par la valeur de quatre groupes d’artillerie organiques: trois de campagne, un lourd. Les effectifs de l’infanterie sont allégés, au bénéfice des armes d’appui et des services. Le bataillon de mille hommes, armé de fusils et de baïonnettes, en 1914, est réduit à sept cents, dotés d’un arsenal varié en armes individuelles et collectives. L’articulation des petites unités s’est démultipliée; l’armement s’est diversifié et perfectionné au profit de la puissance et de la portée; les armes automatiques ont augmenté leur nombre: une compagnie de mitrailleuses de douze pièces par bataillon d’infanterie dans les régiments français, soit trente-six pièces, au lieu de six au départ en campagne, en 1914; une arme automatique légère, le fusil mitrailleur, dans chaque demi-section.

Les armées affrontées utilisent un matériel de plus en plus important. La guerre est devenue industrielle. Pour la seule opération, à objectif limité, de la bataille de la Malmaison (23-26 oct. 1917), concernant un front d’attaque de dix kilomètres, en six jours de préparation, sont tirés 2 millions d’obus de 75, et 800 000 d’artillerie lourde, alimentant 768 pièces de 75, 998 lourdes, courtes et longues; il faudrait ajouter 232 pièces de tranchée, et les munitions correspondantes. Autre exemple: en 1914, l’armée française dispose de 3 800 pièces de 75 (une pour 670 hommes), de 308 canons lourds de campagne, dont beaucoup sont démodés et de 5 000 mitrailleuses; l’armée allemande part avec 5 400 pièces d’artillerie de campagne (canons et obusiers légers), 2 020 d’artillerie lourde. En 1918, l’armée française a 4 900 canons de 75, 5 000 canons lourds, 18 000 engins de tranchée à tir courbe, 60 500 mitrailleuses, 2 300 chars légers Renault, 53 800 véhicules automobiles. À la même époque l’armée allemande, pour la seule artillerie de campagne, dispose de 12 000 pièces légères et de 7 850 lourdes.

Mais, dans cette longue guerre d’usure, les effectifs pèsent d’un poids aussi lourd que le matériel. Les batailles se livrent à coups d’artillerie, mais aussi à coups d’hommes. Le 16 avril 1917, à 6 heures du matin, sur un front de 65 kilomètres, ce sont 200 000 fantassins français des 5e, 6e et 10e armées, qui, baïonnette au canon, franchissent le parapet des tranchées, et, derrière leurs officiers, courent à l’ennemi, retranché sur les plateaux du Chemin des Dames et dans la plaine de Juvincourt.

Au début de l’année 1918, après l’effondrement de la Russie, Ludendorff dispose sur le front de l’Ouest, avec 192 divisions, d’une supériorité numérique de près de 20 divisions sur les Alliés, qui en ont 175 (99 françaises, 56 britanniques, 12 belges, 2 portugaises, 6 américaines); mais faute d’équipements et de moyens de transport, en raison des effets du blocus, 56 divisions allemandes seulement sont aptes à l’attaque et à l’exploitation. Au milieu de l’année, malgré ses 208 divisions, Ludendorff se voit ravir l’initiative des opérations, tandis que s’accélèrent les débarquements des unités américaines, qui aligneront 2 millions d’hommes en Europe à l’armistice.

Il convient aussi de signaler, au passage, l’effort de la Grande-Bretagne, qui, sous l’énergique impulsion de lord Kitchener, jette dans la bataille, dès avril 1915, 1 500 000 hommes, sous l’effet du simple volontariat, fait sans précédent dans la vie des nations. La conscription, imposée néanmoins en janvier 1916, porte ce chiffre à 3 millions en 1918.

La masse des grandes unités a fait réapparaître, dès la fin de 1914, le groupe d’armées, avec le groupe d’armées du Nord, aux ordres du général Foch. On en comptera ultérieurement trois dans l’armée française: groupes d’armées de l’Est, du Centre et du Nord.

Signalons aussi que les armées de la Première Guerre mondiale, en particulier sur le front occidental, se sont heurtées durant quatre ans à l’intérieur d’un champ clos étroit, mais d’une longueur de front démesurée, et vide de populations. C’est un phénomène unique dans l’histoire.

Les armées de la Seconde Guerre mondiale

La guerre éclair, menée par les Allemands jusqu’en décembre 1941, inaugure un quatrième âge cuirassé.

Le premier conflit mondial a expérimenté le char comme artillerie d’assaut, bélier tactique. La Wehrmacht en fait un engin stratégique en organisant des divisions blindées, susceptibles, en liaison avec l’armée de l’air, d’obtenir la rupture dans la foulée, et d’exploiter ensuite, sans désemparer, à travers les grands arrières.

La composition de la division blindée allemande est la suivante: deux régiments de chars, deux régiments d’infanterie motorisée, un régiment d’artillerie blindée à trois groupes, deux de 105 et un de 150; un bataillon moto, un bataillon de pionniers, un bataillon de transmissions, un bataillon antichars; une compagnie antiaérienne, une escadrille de reconnaissance, des services motorisés.

Mais le commandement allemand, pour un meilleur rendement de cet outil de choc inédit, met au point le corps blindé autonome, à deux ou trois divisions aux ordres d’un général, pourvu d’un état-major et d’un bataillon de transmissions supplémentaire. Le corps blindé a spectaculairement démontré son efficacité en Pologne. Aussi la Wehrmacht axera-t-elle son effort sur la Meuse, en mai 1940, avec trois corps blindés, un sur Dinant (deux divisions), deux sur Sedan et Mézières (cinq divisions); un seul corps à deux divisions agissant au nord du sillon Sambre-Meuse, plus une division isolée en Hollande. Ils présentent ainsi, de la mer du Nord au Luxembourg, 3 791 engins, répartis en dix divisions, articulés en quatre corps, aux ordres des groupes d’armées A et B, face aux 2 343 blindés des Franco-Anglais, chez qui existent seulement deux types de grandes unités analogues, destinées en principe à s’engager en bloc, le corps de cavalerie français à deux divisions légères mécaniques (558 appareils), et trois divisions cuirassées (480 appareils). Les Alliés possèdent en plus de nombreux blindés, dont beaucoup d’anciens modèles, échelonnés du Luxembourg à la Suisse, sur les Alpes, en réserve générale, dans les parcs et dépôts. Le commandant allemand engage toute sa masse sur un front étroit. Le reste de l’armée allemande, hors quelques divisions motorisées, demeure sans moyens de transport importants. D’ailleurs l’armée allemande, jusqu’à la fin de la guerre, conservera des moyens hippomobiles et cyclistes, en raison du blocus et des bombardements alliés, qui la privent d’essence et ralentissent la production industrielle.

Ce sont les corps blindés allemands qui donneront le rythme de la bataille aussi bien en Russie, en 1941, puis 1942, qu’en Libye, où s’illustre Rommel.

Mais plusieurs parades vont mettre un frein à la puissance cuirassée: les canons antichars, la mine terrestre, la charge creuse, tirée par une arme individuelle à courte distance.

Aussi après Stalingrad et El-Alamein le reflux allemand correspond à une rétractation de la force blindée et à une trop grande élongation logistique; alors réapparaît la combinaison étroite des trois armes: infanterie, artillerie, chars, toujours sous le couvert et l’appui de l’aviation, et à un rythme plus ralenti.

Les Allemands commettent aussi une erreur de jugement en s’obstinant dans la recherche simultanée de la qualité et de la quantité. Deux engins remarquables domineront jusqu’à la fin les champs clos d’engagement: les Tigre et Panther, mais en trop petit nombre pour venir à bout du déferlement des matériels alliés.

Les Américains mettent sur pied une armée de conscription autour d’un très petit noyau de métier, et d’une masse d’armements dont la production accélérée autorise de riches dotations et une inépuisable maintenance. La division blindée, par exemple, comprend: un régiment de reconnaissance blindé, à base d’automitrailleuses et de chars légers; un régiment de chasseurs de chars, automoteurs chenillés et blindés armés de canons de 76,2; trois bataillons à trois compagnies de combat de chars moyens (Sherman) armés de canons de 75 et, pour quelques-uns, de 105; trois bataillons d’infanterie portée en engins semi-chenillés, tout chemin sinon tout terrain; trois bataillons d’artillerie à trois batteries de six obusiers de 105 automoteurs sur châssis de chars moyens; un bataillon du génie doté d’équipages de pont; un bataillon d’artillerie légère antiaérienne des services. Au total, pour ne parler que des gros matériels: 50 automitrailleuses, 70 chars légers, 165 chars moyens, 31 chasseurs de chars, 54 canons automoteurs; environ 2 000 véhicules divers pour près de 13 000 hommes. Ce type d’unité, très équilibré, se révèle excellent. Il permet la formation de «groupements», en principe trois, adaptés à des missions particulières de rupture localisée, et d’exploitation en profondeur sur un axe vers un objectif lointain; ces groupements comprennent un escadron de reconnaissance, un bataillon de chars, un bataillon d’infanterie, un bataillon d’artillerie, une compagnie du génie, des éléments des services.

Les divisions d’infanterie sont organisées aussi sur le système ternaire: trois régiments à trois bataillons de trois compagnies de fusiliers voltigeurs et une compagnie d’appui (avec mitrailleuses lourdes, mortiers lourds, canons antichars). Le régiment comprend aussi une compagnie hors-rang (services ravitaillement et approvisionnement), une compagnie antichars de douze pièces de 57 et une compagnie-canons de six pièces de 105; les régiments d’infanterie sont appuyés par quatre groupes d’artillerie (trois de 105, un de 155), un bataillon du génie; ils sont éclairés par un régiment de reconnaissance, à base de cavaliers portés et de chars légers; ils sont protégés par un régiment de chasseurs de chars et par un bataillon d’artillerie antiaérienne légère. La division compte près de 16 000 hommes et 1 800 véhicules. Le régiment d’infanterie, avec quelques moyens d’appoint, peut être transporté en entier. Les Français et les Américains auront des divisions de montagne, disposant de moins de véhicules mais de trains muletiers, et dont l’intervention en Italie, dans les Abruzzes et dans l’Apennin tosco-émilien, sera déterminante.

L’armée française, reconstituée en Afrique dès 1940, sera organisée et équipée, en 1943, sur le même type. L’armée britannique, sans renier ses structures originales, se rapproche de ce système.

Dans l’armée soviétique, outre les grandes unités d’infanterie et de chars, apparaissent des divisions d’artillerie, permettant d’appliquer des masses de feu décisives sur les axes offensifs et défensifs, afin d’obtenir ou d’éviter la rupture. Si, par tradition, les Russes ont toujours apporté beaucoup de soin à leur artillerie, l’étendue des fronts, des forêts et marécages les autorise encore à poursuivre l’utilisation de la cavalerie à cheval. De grandes unités montées interviennent avec les chars, à la fin de la guerre.

Comme toute puissance a ses limites, le nombre des grandes unités, corps d’armée et divisions, n’est guère plus considérable que durant le premier conflit mondial. Déjà perceptible à la fin de la Première Guerre mondiale, le fait se confirme que la lourdeur, la complexité et la diversité de l’armement tendent à réduire les effectifs.

Avant le débarquement allié sur le front Ouest, le groupe d’armées B, du maréchal Rommel, qui s’étend des Pays-Bas à la Loire, compte 63 divisions, dont 11 blindées. Le 24 juillet 1944, le front de Normandie oppose, sur 140 kilomètres, 36 divisions alliées, dont 12 blindées munies de 4 500 chars de tous types, à 24 divisions allemandes, dont 10 blindées; mais les pertes ont tellement réduit les effectifs et les matériels chez les Allemands que l’ensemble de leurs unités représente à peine la valeur de 10 divisions d’infanterie et de 6 divisions blindées, soit 850 chars au total. En Italie, comme en France, comme en Russie, les divisions allemandes n’alignent plus chacune que quelques milliers d’hommes. La contre-attaque de Mortain, destinée à couper le couloir d’Avranches et déclenchée le 7 août 1944, s’exécute avec 4 divisions blindées et des éléments d’une division de grenadiers, soit, au total, le faible chiffre de 130 chars.

Les armées alliées se déplacent et manœuvrent sous la protection d’une suprématie aérienne radicale. Pour la préparation et l’appui du débarquement de Normandie, 18 000 avions sont basés dans les îles Britanniques. 200 000 sorties ont lieu de J 漣 60 à J + 1; 3 467 bombardiers lourds, 1 641 bombardiers légers, 5 409 chasseurs, 2 316 avions de transport interviennent, le 6 juin, au profit des 9 divisions (dont 3 aéroportées) qui donnent l’assaut. Les armées alliées se sont adaptées à une bataille qui n’est plus seulement terrestre mais fondamentalement aéroterrestre et, du côté anglo-saxon, amphibie, pour l’assaut de la «forteresse Europe», et pour la guerre dans le Pacifique, où l’appui des forces navales est permanent.

L’âge militaire atomique

Le second conflit mondial prend fin avec les explosions nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki, qui ouvrent les portes à l’âge atomique.

Dans la lutte entre le feu et le blindage, le char, à la fin de la guerre, semblait avoir perdu la primauté. L’explosif atomique paraissait enfin mettre le point final au quatrième âge cuirassé à peine sorti des limbes. Mais après de nombreuses années de désarroi, d’expériences de polygone et d’essais de grandes unités d’un type nouveau, la conviction s’est affirmée de la pérennité de l’engin blindé, car il offre le meilleur abri contre le souffle et les radiations atomiques. C’est donc autour de lui qu’en définitive s’organisent les grandes unités nouvelles, qui tendent à se mouvoir, à manœuvrer et à se battre en enfermant tous leurs combattants, y compris les fantassins, dans des coques cuirassées.

Les progrès de la technique ont perfectionné les transmissions par radio ou câbles hertziens, la puissance et la portée des canons de type classique, des canons sans recul, et celles des missiles sol-sol et sol-air (en particulier S.C.U.D. et Patriot au cours de la guerre du Golfe en 1991); de plus, une aviation de l’armée de terre est née, où l’héliportage prend une place prépondérante; aussi la mobilité et la puissance de feu instantanée des divisions nouvelles se sont d’autant plus démultipliées qu’elles possèdent organiquement leurs moyens de transport protégés et leurs projectiles atomiques tactiques. Cependant, les découvertes, l’amélioration des engins, par leur prix élevé, en limitent la fabrication. Il s’agit d’éviter l’écueil d’une armée en apparence forte et bien pourvue, mais rapidement démodée et surclassée. Les grandes unités, peu nombreuses, se présentent plutôt comme des laboratoires d’expériences, l’industrie se tenant prête, en cas de menace, à entamer la fabrication en chaîne des derniers modèles connus.

Par ailleurs, les divisions nouvelles disposent d’une telle puissance de feu et, en conséquence, de zones d’action si élargies qu’elles tendent à faire office de corps d’armée, l’échelon subordonné des brigades prenant à son compte les missions normalement dévolues autrefois à la division. De plus, certains conflits postérieurs à la Seconde Guerre mondiale (Indochine, Israël, Corée, Inde-Pakistan, Vietnam, Afghanistan, Iran-Irak) démontrent aussi la permanence de l’infanterie classique, dotée de tout ce que la technique moderne peut lui apporter en allègement et possibilité de feu. Ils font apparaître également l’importance du combat de guérilla, mené par des troupes de partisans dilués dans la population; par eux s’affirme l’importance, toujours plus accentuée, des forces morales qui demeurent le ressort principal de l’efficacité des armées.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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